Les Frères Fabre : Deux Fils de l'Ardèche au Cœur des Lettres et de l'Histoire de France
23/01/2026
Deux Ardéchois au Cœur de l'Histoire Littéraire et Politique Française
C'est dans le village de Jaujac, niché au creux des vallées volcaniques du Vivarais ardéchois, que naquirent deux figures remarquables de la vie intellectuelle et politique française du XIXe siècle. Marie-Jacques-Joseph-Victorin, l'aîné, vit le jour le 19 juillet 1785, tandis que son frère Jean-Raymond-Auguste poussa son premier cri sept ans plus tard, le 24 juin 1792, alors que la Révolution française battait son plein.
Leur père, Jacques Fabre, exerçait la profession d'avocat au Parlement, perpétuant ainsi une tradition familiale ancrée dans le monde juridique puisque leur grand-père tenait l'étude notariale de Jaujac. Leur mère, née Champanhet-Sarjas, était originaire de la station thermale voisine de Vals, où la famille possédait plusieurs propriétés, dont celle qui deviendrait plus tard le célèbre Hôtel de l'Europe.
C'est dans ce cadre privilégié, entre les coulées basaltiques de Jaujac – parmi les plus impressionnantes d'Europe – et les sources bienfaisantes de Vals, que les deux frères passèrent leur enfance, forgés par cette terre ardéchoise qui ne cesserait jamais de les appeler.
Première Partie : Victorin Fabre, le Prodige des Lettres Françaises
L'Ascension Fulgurante d'un Jeune Talent
Après de brillantes études à Lyon, le jeune Victorin Fabre gagna Paris en 1803, à l'âge de dix-huit ans seulement. La capitale, alors en pleine effervescence intellectuelle sous le Consulat, allait lui offrir une scène à la mesure de son talent précoce. Dès 1805, son Éloge de Boileau Despréaux attira l'attention des cercles littéraires. L'année suivante, une épître de lui sur l'Indépendance de l'homme de lettres obtint l'accessit de l'Académie française.
Mais c'est véritablement à partir de 1807 que Victorin Fabre s'imposa comme le « phénomène littéraire » de sa génération. L'Académie française, institution prestigieuse s'il en est, le couronna pas moins de cinq fois consécutives, un exploit rarissime dans les annales de cette vénérable institution. Ses succès académiques s'enchaînèrent avec une régularité impressionnante :
- Un Discours en vers sur les voyages en 1807
- L'Éloge de Pierre Corneille en 1808
- L'Éloge de la Bruyère et le Tableau de la littérature au XVIIIe siècle en 1810
- Les Embellissements de Paris en 1811
Le Triomphe de l'Éloge de Corneille
Le concours de 1808 consacré à l'éloge de Pierre Corneille constitua un moment décisif dans la carrière de Victorin Fabre. L'Académie reçut vingt Éloges de Corneille et distingua celui du jeune Ardéchois comme supérieur à tous les autres. Dans son éloge, Victorin Fabre déclarait que « la nation s'instruisait à l'école de Corneille », qui était « l'école des mœurs, le foyer d'instruction nationale et politique ».
Cette vision du théâtre cornélien comme école civique résonnait particulièrement dans le contexte de l'Empire napoléonien, où les parallèles entre l'héroïsme des personnages de Corneille et les ambitions de gloire nationale étaient appréciés.
À la Chaire de l'Athénée de Paris
Fort de cette réputation exceptionnelle, Victorin Fabre fut sollicité pour donner des cours d'éloquence française à l'Athénée de Paris. Cette institution prestigieuse, sorte d'université libre à destination du grand public, avait accueilli les plus grands noms de l'époque : des savants illustres comme Fourcroy, Chaptal, Monge et Cuvier y avaient enseigné, ainsi que des littérateurs de renom comme La Harpe, Marmontel et Garat. Benjamin Constant y prononcerait plus tard, en 1819, sa célèbre conférence sur la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes.
En 1810-1811, Victorin Fabre monta à cette chaire prestigieuse. Il n'avait que vingt-cinq ans, et jamais un écrivain si jeune n'avait paru dans cet établissement illustré par tant de professeurs fameux. Son discours d'ouverture eut un succès remarquable, et dès lors son nom se trouva dans toutes les discussions littéraires, dans les salons comme dans les journaux.
L'Affaire de l'Éloge de Montaigne : Une Injustice Retentissante
L'année 1812 marqua un tournant dans la vie de Victorin Fabre, mais pas celui qu'il espérait. L'Académie française avait proposé pour son prix d'éloquence l'éloge de Michel de Montaigne, un sujet qui semblait taillé sur mesure pour le talent du jeune Ardéchois. Revenu à Jaujac pour des raisons de santé et d'intérêts familiaux, c'est dans son village natal, au milieu des châtaigneraies et des paysages volcaniques de son enfance, qu'il composa son œuvre.
L'Académie adjugea finalement le prix à Villemain, professeur de rhétorique au lycée Charlemagne, qui n'avait pas encore vingt-deux ans. L'éloge de Victorin Fabre ne reçut qu'une mention honorable. La déception fut immense. Villemain lui-même, qui deviendrait plus tard ministre de l'Instruction Publique et secrétaire perpétuel de l'Académie française, reconnut bientôt que l'Éloge de Montaigne de son rival ardéchois était l'œuvre d'un véritable maître.
Un Esprit Indépendant Face au Pouvoir Impérial
L'indépendance de caractère dont Victorin Fabre fit preuve tout au long de sa carrière lui ferma définitivement les portes de l'Académie. Alors que l'Empire napoléonien était à son apogée, il repoussa catégoriquement l'appel fait aux poètes pour célébrer le mariage de Napoléon avec Marie-Louise d'Autriche en 1810, puis la naissance du Roi de Rome en 1811.
Ce refus, dans un contexte où la plupart des hommes de lettres rivalisaient de flagornerie envers le pouvoir impérial, témoignait d'une conscience qui ne se pliait pas aux exigences de la politique.
Deuxième Partie : Auguste Fabre, Le Poète Combattant
Premiers Pas dans les Lettres
Le cadet des frères Fabre rejoignit Victorin à Paris en 1806. À la vue des chefs-d'œuvre accumulés dans les musées de la capitale et de ceux que produisaient les peintres de l'époque, il sentit naître en lui une vocation artistique et littéraire. Il fut lié de la plus profonde affection avec Victorin, qui lui apprit les secrets de la composition, du style et les délicatesses du goût.
Auguste Fabre fit sa première apparition dans le monde des lettres en 1823 avec La Calédonie, un poème épique en douze chants célébrant la résistance nationale. On y trouve, selon les critiques de l'époque, « des beautés épiques de premier ordre et de nobles sentiments exprimés en beaux vers ».
Le Philhellène et l'Homme de Théâtre
En 1826, Auguste Fabre publia son Histoire du siège de Missolonghi, ouvrage qui témoignait de son engagement passionné en faveur de la cause grecque. La guerre d'indépendance grecque contre l'Empire ottoman soulevait alors l'enthousiasme des libéraux européens, et le siège héroïque de Missolonghi, qui s'était achevé tragiquement en avril 1826, avait ému l'opinion publique internationale.
Il s'essaya également au théâtre. En 1825, sa tragédie Irène fut remarquée. Puis, en 1828, sa pièce Jésus fut reçue à l'unanimité par le comité de lecture de l'Odéon. Il composa également Demetrius, drame historique en cinq actes.
L'Adversaire du Romantisme
Fait remarquable dans le contexte de l'époque, Auguste Fabre se distingua comme un adversaire résolu de l'école romantique. Il rejetait autant Cousin que Delacroix ou Hugo. Alors que le romantisme triomphait dans les arts et les lettres, Auguste Fabre demeurait fidèle aux principes de la tradition littéraire française du Grand Siècle.
Troisième Partie : Les Frères Fabre, Bâtisseurs de la République
La Tribune des Départements : Naissance d'un Organe Républicain
Le 8 juin 1829, les deux frères franchirent ensemble une étape décisive en fondant La Tribune des départements. Ce journal se donna comme mission la décentralisation intellectuelle de la France. C'était un journal républicain, au patriotisme exalté, qui se caractérisait par son ton véhément, d'abord à l'encontre de Charles X et de ses ministres.
Ce positionnement audacieux fit rapidement du journal le seul organe véritablement républicain de l'époque. Cette orientation provoqua des tensions avec les premiers commanditaires, parmi lesquels figurait la famille Montgolfier-Canson, célèbres fabricants de papier ardéchois. Ces industriels se retirèrent dès octobre 1829.
L'Association de Janvier : La Conspiration Lafayette
L'année 1830 marqua l'entrée d'Auguste Fabre dans la clandestinité révolutionnaire. La Conspiration Lafayette, ou Association de Janvier, était une société secrète française paramilitaire d'étudiants et d'ouvriers, créée en janvier 1830 dans le but de préparer la révolution de Juillet.
L'association s'organisait en « ventes » (groupuscules) de cinq membres. Le journal La Tribune des départements servait de couverture à l'association. Auguste Fabre fut choisi comme commandant en second, sous l'autorité du général Lafayette. Les principaux commanditaires étaient Lafayette lui-même et le philosophe Destutt de Tracy.
Les Trois Glorieuses : L'Heure de Vérité
Dès le mois de mai 1830, des rumeurs circulaient laissant entendre que Charles X projetait un coup d'État. Les ordonnances de Saint-Cloud du 25 juillet 1830, qui suspendaient la liberté de la presse et dissolvaient la Chambre des députés, confirmèrent ces craintes.
Le 26 juillet, Auguste Fabre fut signataire de la protestation des journalistes contre ces mesures liberticides. Le soir même, les membres de l'Association se réunirent pour tenir un conseil de guerre. Fabre, Marrast et Morhéry se hâtèrent de lancer leurs plans pour déclencher l'insurrection.
Le lendemain, 27 juillet, Auguste Fabre passa à l'action directe. Il fit dépaver le faubourg Saint-Marceau pour permettre la construction des barricades qui allaient transformer Paris en champ de bataille. Cette société secrète eut un rôle déterminant dans la préparation et le déclenchement de la révolution de Juillet.
Une Révolution Confisquée
Si les Trois Glorieuses furent victorieuses, leur issue déçut profondément les républicains comme Auguste Fabre. Bien que les journées de Juillet fussent en grande partie le fait d'armes de nombreux républicains convaincus, c'est finalement une seconde monarchie constitutionnelle que les libéraux arrivèrent à instaurer aux dépens des républicains.
En 1833, fidèle à ses convictions, Auguste publia La Révolution de 1830 et le véritable parti républicain, un ouvrage en deux volumes destiné à « combattre pour les idées nouvelles des hommes ardents de son parti ».
Quatrième Partie : Les Dernières Années et l'Héritage
La Mort Prématurée de Victorin
Pendant que son frère se battait sur les barricades et dans les colonnes de La Tribune, Victorin Fabre luttait contre la maladie. Affaibli par des problèmes de santé récurrents qui l'avaient contraint à de nombreux séjours dans son Ardèche natale, il s'éteignit à Paris le 29 mai 1831, à l'âge de quarante-cinq ans seulement.
Sa mort prématurée survint alors qu'on le poussait à briguer un fauteuil à l'Académie française, cette même institution qui l'avait tant de fois couronné mais dont les portes lui étaient restées fermées. En 1824, il avait fondé le journal littéraire La Semaine, témoignant jusqu'au bout de son engagement pour les lettres françaises.
Ses œuvres complètes furent publiées en quatre volumes par Sabbatier en 1844-1845.
Auguste : Du Combat à l'Oubli
Après la mort de son frère aîné, Auguste Fabre poursuivit seul le combat journalistique et politique. Il continua à collaborer à La Tribune des départements jusqu'à ce que le journal cesse de paraître en mai 1835, victime des lois répressives de la monarchie de Juillet.
Il s'éteignit à Paris en 1839, rejoignant son frère dans la mort comme il l'avait accompagné dans la vie. Les deux frères furent inhumés ensemble au cimetière du Père-Lachaise.
La Mémoire Ardéchoise
Si Paris oublia rapidement ces deux enfants de l'Ardèche, leur terre natale n'en fit rien. Le dimanche 11 mai 1913, à l'occasion du cinquantenaire de la Société de secours mutuel de Jaujac, une plaque commémorative en marbre, offerte par le Syndicat d'Initiative du Vivarais, fut apposée sur leur maison natale, située rue de la Molle.
Le 19 juillet 1931, jour anniversaire de la naissance de Victorin, René Lapierre inaugura solennellement la rue qui porte désormais le nom des frères Fabre à Jaujac.
Aujourd'hui encore, la commune de Jaujac organise le « Prix des Frères Fabre », un concours de poésie et d'écriture destiné aux écoliers et aux adultes, dont les sujets doivent se rapporter au patrimoine du village ou à l'amour des traditions du terroir. De cette façon, l'esprit des frères Fabre continue d'inspirer les générations qui les ont suivis.
Conclusion : Deux Destins Entrelacés
L'histoire des frères Fabre est celle d'une fraternité exceptionnelle, où le talent littéraire et l'engagement politique se mêlaient dans une commune passion pour les idées et la liberté. Victorin, le prodige des concours académiques, le professeur d'éloquence adulé des salons parisiens, incarna l'excellence littéraire de son temps tout en refusant de courber l'échine devant le pouvoir. Auguste, le poète combattant, le conspirateur républicain, mit sa plume et sa vie au service d'un idéal de souveraineté populaire qui ne triompherait pleinement qu'avec l'avènement de la IIIe République en 1870.
Ensemble, ils fondèrent La Tribune des départements, journal qui joua un rôle décisif dans la préparation de la révolution de 1830. Ensemble, ils combattirent pour une France où les lettres et la politique seraient au service du peuple. Ensemble enfin, ils reposent au Père-Lachaise, unis dans la mort comme ils le furent dans la vie.
De Jaujac, leur village natal perché sur les pentes d'un ancien volcan, à Paris, capitale des arts et des révolutions, les frères Fabre tracèrent un chemin singulier, celui d'hommes de lettres engagés qui refusèrent de séparer l'art d'écrire de l'art de vivre en citoyens libres.
Pour approfondir ce sujet, on consultera avec profit : - Vies de Victorin Fabre et d'Auguste Fabre par J. Sabbatier - Henry Vaschalde, « Victorin Fabre : documents inédits », Revue du Vivarais, 15 janvier 1893 - Auguste Fabre, La Révolution de 1830 et le véritable parti républicain, Paris, Thoinier-Desplaces, 1833 (disponible sur Gallica)
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