Louis Brun, dit l'Enfer : la chute du brigand de Meyras version longue
10/09/2025
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DE PÈRE EN FILS
Une saga criminelle en Ardèche (1779-1826)
Chapitre 1 : L'Hérédité du Crime
La naissance sous le signe du malheur
Le 20 mars 1779, dans le hameau isolé d'Amarnier, commune de Meyras en Ardèche, naît Louis Brun, fils de Pierre Brun et de Marianne Faure. Le lendemain, le 21 mars 1779, il est baptisé à l'église paroissiale. L'acte de baptême nous livre les premières informations sur cet enfant marqué par le destin :
"L'an 1779 et le 21ème jour du mois de mars a été baptisé Louis Brun fils de Pierre et de Marianne Faure mariés du lieu d'Amarnier commune de Meyras, né le jour précédent, son parrain a été Louis Imbert et sa marraine Marie Court."
Ce nouveau-né ne sait pas encore que son existence sera placée sous le signe de la violence et du crime. Son père, Pierre Brun, âgé de seulement 32 ans, porte déjà en lui les germes d'une destinée tragique.
Le supplice de la roue - La mort du père (5 décembre 1780)
Louis Brun n'a que 20 mois lorsque survient l'événement qui marquera à jamais sa vie et celle de sa famille. Le 5 décembre 1780, au lieu-dit d'Amarnier, Pierre Brun, son père, est roué vif.
Le supplice de la roue était l'un des châtiments les plus terribles de l'Ancien Régime, réservé aux criminels les plus endurcis. Attaché sur une roue de bois, le condamné voyait ses membres brisés un à un à coups de barre de fer par le bourreau. S'ensuivait une agonie qui durait des heures.
Pour quel crime Pierre Brun fut-il condamné à cette mort atroce ? Nos recherches ne nous ont pas encore permis de le découvrir. Mais la sévérité de la condamnation témoigne de la gravité de ses actes.
À 33 ans, Pierre Brun laisse derrière lui une veuve, Marianne Faure, et plusieurs enfants en bas âge :
- Catherine (née en 1773)
- Jean Pierre (né en 1774)
- Jean François (né en 1775)
Leur sœur Marie, née en 1777, n'a pas survécu à l'enfance.
- Louis Brun dit L'Enfer (né en 1779)
- Magdeleine (née en 1780, quelques mois avant l'exécution de son père)
L'oncle au gibet - Une famille maudite
Comme si le jugement et l'atrocité de l'exécution du père ne suffisaient pas, la famille Brun porte un autre fardeau : un oncle de Louis (que nous n'avons pas encore été en mesure d'identifier avec certitude) a également été envoyé au gibet pour ses crimes.
Le gibet, autre forme de peine capitale, consistait à pendre le condamné jusqu'à ce que mort s'ensuive. Les corps restaient souvent exposés pendant des jours, voire des semaines, comme avertissement à la population.
Ainsi, le petit Louis grandit dans une famille doublement marquée par l'infamie. Son père roué vif, son oncle pendu. Dans les villages de montagne où tout se sait et rien ne s'oublie, cette hérédité criminelle pèsera sur lui toute sa vie.
L'ascendance Brun - Une lignée d'aubergistes
Malgré cette réputation sulfureuse, la famille Brun a des racines profondes dans la région. Mes recherches généalogiques révèlent que leur ancêtre le plus lointain connu est :
Sébastien Brun, né vers 1500 à Champagne, côté Montpezat.
De cette souche commune descendent 90% des Brun des alentours. Tous sont issus du village de Montpezat et de ses environs.
Fait intéressant : à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, il y avait 3 auberges tenues par des Brun à Meyras. Comme le note un document avec une pointe d'ironie : "Ils ont le sang d'aubergiste."
Cette tradition familiale et ancestrale explique en partie pourquoi Louis Brun deviendra lui-même cabaretier. Mais il transformera cette honnête profession en couverture pour ses activités criminelles.
Le lien avec Jean Louis Brun dit Ballet de Fer
Un des futurs complices de Louis Brun sera son beau-frère, Jean Louis Brun dit Ballet de Fer, époux de sa sœur Magdeleine Brun.
Fait remarquable : mes recherches généalogiques montrent que les deux beaux-frères, Louis et Jean Louis, sont cousins éloignés. Ils partagent le même arrière-arrière-arrière-grand-père, lui-même descendant de Sébastien Brun.
Cette consanguinité était fréquente dans les villages isolés de montagne, où les mariages se faisaient souvent entre familles du même terroir.
Chapitre 2 : L'Enfance et le Mariage
Une enfance dans l'ombre du crime (1780-1795)
Louis Brun grandit donc sans père, élevé par sa mère Marianne Faure dans le hameau isolé d'Amarnier. Les conditions de vie sont rudes dans ces montagnes ardéchoises. La famille survit comme elle peut, portant sur ses épaules le poids de l'infamie.
Il apprend très tôt que la société ne lui fera pas de cadeau, qu'il devra se battre pour survivre. Ces années difficiles forgent en lui un caractère dur, méfiant, violent.
Le portrait physique de Louis Brun
Les documents judiciaires nous ont conservé une description précise de Louis Brun à l'âge adulte, lors de son arrestation en 1824 :
Signalement officiel : - Taille : 5 pieds 1 pouce (environ 1m55) - Cheveux et sourcils : noirs - Front : couvert (avec une frange ou cheveux retombant) - Yeux : bruns (ou noirs selon les documents) - Nez : pointu - Bouche : moyenne - Menton : rond avec une fossette - Visage : maigre, teint brun (peau mate) - Marques distinctives : marqué de petites véroles (cicatrices visibles sur le visage)
Un document ajoute cette remarque terrible : "Et il paraît qu'il était très laid."
Petit, noiraud, le visage grêlé par la variole, Louis Brun n'a pas l'apparence d'un séducteur. C'est un homme des montagnes, trapu, résistant, au regard dur.
Le mariage avec Marguerite Chastagner
À une date inconnue (probablement vers 1809-1810), Louis Brun épouse Marguerite Chastagner, née le 5 novembre 1786 au lieu-dit de Champagne, commune de Meyras.
Marguerite est la fille de parents respectables. Que vient-elle faire en épousant le fils du roué, le neveu du pendu ? L'amour ? L'intérêt ? La nécessité ? Les documents ne le disent pas.
Ce qui est certain, c'est que ce mariage sera fécond. Très fécond même :
Les enfants de Louis Brun et Marguerite Chastagner :
- Louis Julien Brun (1810-1884)
- Marie Magdeleine Brun (1811-1870)
- Jean Louis Brun (1813-1885) - Seul fils à avoir eu une descendance
- Henriette Brun (1816-1833) - Morte à 17 ans
- Louis Frédéric Thomas Brun (1817-1817) - Mort en bas âge
- Jean François Régis Brun (1819-1855)
- Antoine Etienne Brun (1821-1821) - Mort en bas âge
- Frédéric Léon Brun (1823-1823) - Mort en bas âge
- Victoire Rosalie Brun (1824-1901)
Neuf enfants, dont trois morts en bas âge. Marguerite Chastagner aura passé 15 ans grosse de ses enfants, accouchant pratiquement tous les ans entre 1810 et 1824.
Le mensonge sur l'âge - Une femme qui voulut effacer le passé
Marguerite Chastagner vécut jusqu'à un âge avancé. Elle s'éteint le 2 janvier 1882 à la Jugerie, à Meyras.
Mais il se produisit alors quelque chose d'extraordinaire. Son acte de décès la présente comme étant née le 22 mars 1781, ce qui lui donnerait 101 ans au moment de son décès !
Tous les journaux de l'époque relayèrent l'information : 101 ans ! Âge prodigieux ! La vieille Marguerite était devenue une célébrité : la centenaire de Meyras.
Mais c'était un mensonge.
Des recherches généalogiques approfondies ont révélé la vérité :
Il y avait bien eu une première Anne Marguerite Chastagner baptisée le 22 mars 1781. Mais celle-ci n'a pas survécu à l'enfance, son acte de décès est daté du 29 août 1785.
Après cette perte, les parents prénommèrent Marguerite une autre petite fille née le 5 novembre 1786. C'est cette seconde Marguerite qui épousa Louis Brun dit l'Enfer et dont le décès est constaté le 2 janvier 1882.
Elle n'avait donc pas 101 ans, mais 95 ans lorsqu'elle mourut.
Pourquoi ce mensonge ? Vers la fin de sa vie, pour vérifier qu'elle avait vraiment 100 ans, on rechercha dans les registres paroissiaux son acte de baptême. On trouva celui d'Anne Marguerite de 1781, et ces informations furent reportées sur l'acte de décès.
En tout cas, cette femme née sous l'Ancien Régime, qui grandit pendant la Révolution, eut ses enfants sous le Ier Empire, les vit grandir sous la Restauration, vécut son veuvage sous la Monarchie de Juillet, vieillit sous le Second Empire, mourut finalement sous la IIIe République à 95 ans, ayant traversé tous les régimes du XIXe siècle.
Chapitre 3 : Le Cabaretier d'Amarnier
L'installation comme aubergiste
À une date indéterminée (probablement vers 1805-1810), Louis Brun s'installe comme cabaretier au lieu-dit d'Amarnier, commune de Meyras.
L'emplacement est stratégique. Amarnier se trouve sur les routes de montagne menant à Montpezat, Burzet, Thueyts, Jaujac. C'est un point de passage obligé pour les voyageurs, les marchands, les muletiers qui traversent ces montagnes sauvages.
L'auberge de Brun est modeste, mais bien située. Elle offre le gîte, le couvert, et surtout le vin - beaucoup de vin. Car Brun a compris que l'alcool délie les langues, affaiblit la vigilance, facilite le crime.
Le surnom "l'Enfer"
À quel moment Louis Brun acquiert-il son terrible surnom de "l'Enfer" ? Les documents ne le précisent pas, mais ce surnom devait déjà circuler bien avant son arrestation en 1824.
"L'Enfer" - quel nom terrifiant pour un aubergiste ! Ce surnom reflète la terreur qu'il inspirait dans toute la région. On ne l'appelait plus Louis Brun, mais simplement "l'Enfer", comme si le diable lui-même tenait auberge à Amarnier.
Les voyageurs se signaient en passant devant sa porte. Les mères menaçaient leurs enfants désobéissants : "Si tu n'es pas sage, l'Enfer viendra te chercher !"
La méthode criminelle
L'auberge de Brun devient rapidement le centre d'opérations d'une bande de malfaiteurs. La méthode est rodée :
L'observation : Dans son auberge, Brun observe les voyageurs qui s'arrêtent. Il évalue leur richesse, leurs bagages, leur destination.
L'enivrement : Il fait boire ses victimes potentielles, les saoule pour connaître leurs projets, l'argent qu'ils transportent.
L'embuscade : Une fois le voyageur reparti, Brun et ses complices le suivent, le dépassent, l'attendent embusqués derrière des rochers ou des arbres.
L'attaque : Armés de fusils, sabres, bâtons, ils surgissent de l'ombre en criant : "La bourse ou la vie !"
Le retour : Après le vol, Brun rentre tranquillement à son auberge, avec l'air innocent de celui qui n'a pas bougé de chez lui.
Cette organisation criminelle fonctionne pendant des années sans être inquiétée.
La formation de la bande
Pendant des années, Louis Brun organise une véritable bande de malfaiteurs qui terrorise les routes de l'Ardèche.
Les membres principaux de la bande :
Jean Volle dit Vinson - cordonnier, 45 ans, d'Amarnier
- Signalement : taille 5 pieds 5 pouces, cheveux châtains, yeux gris, nez pointu, visage plein, barbe noire
Jean Louis Brun dit Ballet de Fer - aubergiste à Meyras, 36 ans, beau-frère de l'Enfer
- Signalement : taille 5 pieds 3 pouces, cheveux châtains, yeux roux, visage ovale, marqué de petite vérole
Jean Vergne dit Mézillac - cultivateur, 24 ans, de Montpezat
- Signalement : taille 5 pieds 4 pouces, cheveux noirs, yeux gris, visage ovale, teint pâle
Jean Baptiste Suchon - cultivateur, 35 ans, de Colombier
- Signalement : taille 5 pieds 5 pouces, cheveux châtains, yeux bleus, visage rond, cicatrice au bas de la joue gauche
Jacques Ollier dit Masclary - 25 ans, de Colombier
- Signalement : taille 5 pieds 3 pouces, cheveux noirs, yeux bleus, visage plein
Joseph Serrette dit Licion - cultivateur, 64 ans, de Jaujac
- Signalement : taille 5 pieds 4 pouces, cheveux châtains, yeux gris, visage maigre, teint pâle
Jacques Levastre dit Galamandier - 40 ans, de Colombier
- Signalement : taille 5 pieds 3 pouces, cheveux châtains, yeux rouges, visage ovale, teint basané, bégayant légèrement
Jacques Guérin dit Largelébre - tailleur d'habits, 51 ans, de Burzet
- Signalement : taille 5 pieds 5 pouces, cheveux gris, nez gros, yeux gris, bouche grande, visage ovale
Le mode opératoire de la bande
L'autorité de Brun sur sa bande est indiscutable et absolue.
Le signe de reconnaissance :
Si la fantaisie venait à Brun de protéger quelqu'un, il n'avait qu'à lui confier son couteau. À la vue de ce signe de reconnaissance, "les compagnons de Brun l'Enfer" mettaient chapeau bas et laissaient passer.
Les lieux de réunion :
La bande se réunissait principalement dans trois auberges : - Chez Brun dit l'Enfer à Amarnier - Chez Eyraud dit Vinson au Colombier - Chez Jean Louis Brun dit Ballet de Fer à Meyras
Dans ces auberges, ils buvaient, complotaient, partageaient le butin de leurs vols.
Les armes :
Les membres de la bande étaient armés de : - Fusils - Sabres sans fourreau - Baïonnettes - Couteaux pointus - Poinçons - Gros bâtons
Chapitre 4 : Les Premiers Crimes et le Meurtre de Suchon
Le vol de Jean Vacher (vers 1812)
Un des premiers crimes documentés de Brun remonte à environ 1812. La victime : Jean Vacher, de Montpezat.
Vacher chemine seul, la nuit, sur la route de montagne. Soudain, surgissant de l'ombre, un homme le met en joue avec un fusil. C'est Louis Brun dit l'Enfer.
Pendant que Brun tient Vacher en joue, un second malfaiteur le fouille et lui enlève toute sa fortune : environ trois francs.
Trois francs ! Une somme dérisoire, mais suffisante pour que Brun risque la potence. L'audace du crime est rare : attaquer un homme en pleine nuit, avec préméditation, pour si peu.
Laurent Suchon, instruit de l'événement par Vacher lui-même, ne se fait pas faute d'adresser à ce sujet les plus vifs reproches à Brun.
Grande erreur.
Un jour, Brun lui répond froidement :
"Prends garde, tu parles trop."
Ce n'est pas une menace en l'air. Laurent Suchon vient de signer son arrêt de mort.
Le premier meurtre - Laurent Suchon (1er mars 1815)
Le 1er mars 1815 - date qui marquera le début de la véritable carrière d'assassin de Louis Brun.
Ce jour-là, Laurent Suchon se rend à la foire de Meyras. Il en revient au coucher du soleil. La sage-femme de Meyras, qui lui fait un bout de conduite, le voit entrer chez Brun dit l'Enfer.
C'est la dernière fois qu'on le voit vivant.
Le même soir, quelqu'un qui passe à côté du cabaret entend Laurent Suchon chanter à gorge déployée. C'était assez son habitude, quand il avait bu plus que de raison.
Puis, plus rien. Laurent Suchon disparaît.
Le surlendemain, le garde champêtre Jean-Baptiste Naon, dit Camaret, explore avec soin un précipice appelé Labrot, situé sur les bords de l'Ardèche, tout près de la demeure de Brun.
En cet endroit sinistre, des blocs de basalte surplombent presque perpendiculairement la rivière et atteignent une hauteur de 60 à 80 pieds (environ 20 à 26 mètres).
Le garde ne remarque rien d'anormal ni de suspect.
Deux jours après, à cette même place, on découvre le cadavre de Laurent Suchon.
L'enquête sur la mort de Suchon
Si le chanteur avait fait, du haut de la muraille de rochers, l'effroyable chute qu'on suppose, il se serait littéralement broyé en arrivant au fond du gouffre.
Or, on ne relève sur sa personne aucune fracture, aucune contusion même.
Mais son cou porte des marques non équivoques de strangulation.
L'assassinat est patent et il ne semble pas douteux davantage que Laurent Suchon ait été déposé après coup au pied de la falaise.
Brun dit l'Enfer ne fut pas le moins empressé des curieux. Il assiste à la fouille qui ne permet de découvrir dans les vêtements du mort qu'une clef et quelques centimes.
C'est alors que Brun prononce une phrase stupéfiante :
"Cherche donc encore. Si tu trouvais de l'argent, ce serait la preuve du suicide."
Le garde champêtre Camaret répond qu'il a apporté à ses investigations tout le soin désirable.
Toutefois, il doit s'éloigner un certain temps pour s'assurer que la clef ouvre bien la porte de Laurent Suchon.
Brun l'attend.
Quand Camaret revient, Brun revient à la charge d'une façon tellement insistante qu'il obtient gain de cause.
Le garde procède à une seconde fouille, mais il pense rêver : il retire d'une poche déjà visitée une tabatière en plomb assez volumineuse renfermant deux écus : l'un de trois francs, l'autre de six.
Neuf francs qui n'étaient pas là lors de la première fouille !
Brun vient de commettre une erreur fatale. En voulant faire croire au suicide, il s'est trahi. C'est lui qui a glissé la tabatière dans la poche du mort, pendant que le garde était parti vérifier la clef.
L'impunité scandaleuse
Le croirait-on ? Les choses en restent là.
Les autorités locales s'abstiennent de signaler ce crime affreux au Parquet de Largentière.
Le cabaretier inspire déjà une telle terreur que nul n'ose le dénoncer.
Le maire se borne à cet avertissement :
"C'est toi qui as tué cet homme. J'aurai désormais les yeux sur toi."
Brun dit l'Enfer hausse les épaules.
Et neuf années s'écoulent, pendant lesquelles, enhardi par ce crime sans châtiment, il continue ses brigandages.
Les aveux de Jean Volle dit Vinson
L'assassinat de Laurent Suchon en 1815 avait des témoins. Mais la terreur était telle que personne n'osait parler.
Sauf Jean Volle dit Vinson, un des lieutenants de la bande de Brun.
Quand il venait, après boire, de se quereller avec son chef, Jean Volle laissait échapper des propos compromettants, voire même des aveux.
À Benoît Lacombe, aubergiste à Burzet, Volle raconta ce qui s'était réellement passé :
"C'est ce bougre-là (en parlant de Brun) qui a tué Laurent. Il l'a gardé trois jours dans sa basse-cour, sous des feuilles. Il l'a traîné ensuite jusqu'au précipice Labrot et, lors de la découverte du cadavre, il m'a tenu ce langage : 'Allons sur les lieux les premiers afin d'éloigner les soupçons.' C'est lui également qui a mis la tabatière dans la poche du mort."
Voilà la vérité ! Laurent Suchon avait bien été assassiné. Son corps avait été caché pendant trois jours dans la basse-cour de Brun, dissimulé sous des feuilles. Puis Brun l'avait traîné jusqu'au précipice pour faire croire à un accident.
Antoine Baylon, maire de Burzet, dépose :
"Il y a trois ou quatre ans, feu Pierre Gleyze m'a raconté ce que Volle dit Vinson lui avait dit sur la mort du nommé Laurent : 'Ils avaient étranglé Laurent à l'aide d'une corde et jamais homme n'a reçu autant de pierres pour le faire mourir que Laurent.'"
Ainsi, Laurent Suchon ne fut pas seulement étranglé. Il fut lapidé, frappé à coups de pierres jusqu'à ce que mort s'ensuive. Un meurtre d'une cruauté inouïe.
La vengeance différée
Jean-Valentin Duffaux, beau-frère de Laurent Suchon, fut justement ému de telles révélations. Il se répandit en reproches contre Brun.
Que n'avisa-t-il plutôt la justice ?
Le cabaretier répondit par des menaces, et bientôt il voua au trouble-fête une haine telle que celui-ci n'osait plus quitter sa demeure après la chute du jour.
Duffaux avait raison d'avoir peur. Car Brun allait le tuer, exactement de la même manière qu'il avait tué son beau-frère, neuf ans plus tôt.
Chapitre 5 : L'Empire de la Terreur (1815-1824)
Le catalogue des crimes (1815-1824)
Pendant ces neuf années, Louis Brun et sa bande commettent un nombre impressionnant de vols et d'agressions. Voici le catalogue établi par la justice :
VOLS AVEC VIOLENCE ACCOMPLIS :
1. Claude Magné - Vol de 12 francs (vers 1816)
Claude Magné, maçon demeurant à Villaret, témoigne :
"Il y a environ huit ou neuf ans, sur le chemin de Montpezat, Louis Brun m'a arrêté et m'a volé douze francs. Il avait la main dans la poche comme s'il tenait un pistolet."
Plus tard, Brun lui rendra mystérieusement ces douze francs, probablement pour acheter son silence.
2. Jacques Dumas - Vol de 7 fromages (août 1824)
Jacques Dumas, voiturier demeurant au Roux, raconte :
"Un des derniers jours d'août dernier, transportant une grande quantité de fromages, je me suis endormi au bord de la route près de Champagne. En me réveillant, j'ai vu Brun dit l'enfer qui emportait mon panier. J'ai crié. Brun est revenu, a posé le panier, a choisi sept fromages en me disant de ne pas faire de bruit si je ne voulais pas qu'il m'envoie de ce monde dans l'autre. En se retirant, Brun m'a dit : 'Aussi bien si tu avais de l'argent je te l'ôterais.' J'avais vu six hommes passer en silence peu avant."
Confronté à Brun, Dumas le reconnaît formellement. Brun nie, disant que c'est un ennemi qui veut le perdre.
3. Claude Giraud - Vol d'un couteau avec menaces de mort (vers 1820)
Claude Giraud, voiturier demeurant aux Sablouses, dépose :
"Il y a environ quatre ans, ayant oublié mon couteau chez Brun dit l'enfer, j'y suis retourné avec Antoine Bonnefoy. J'ai vu mon couteau ensanglanté, Brun s'en étant servi pour tuer ses moutons. Sur ma réclamation, Brun s'arma d'une hache et me força à me sauver, disant à sa femme : 'Donne-moi mon fusil, je veux détruire ces coquins.'"
Quelques jours plus tard, Giraud est attaqué sur la route par Régis Cherepose dit La Belle, qui lui donne un coup de couteau, heureusement détourné par un compagnon.
4. Jean Laffon - Deux vols successifs (22 francs puis 4 francs)
Jean Laffon, cultivateur à Meyras, est victime de Brun à deux reprises. La première fois, Brun lui vole 22 francs sur le chemin de Montpezat. La seconde fois, quelques années plus tard, 4 francs.
5. Jacques Teyssier - Vol de 5 francs, un mouchoir et une tabatière (vers 1821)
Jacques Teyssier, cultivateur à Jaujac, se fait voler ses objets par Brun. Mais il a trop peur pour porter plainte pendant des années.
TENTATIVES DE VOL SUR LES CHEMINS PUBLICS :
6. Vital Arnaud - Tentative de vol (vers 1816)
Vital Arnaud, voiturier à Burzet, témoigne :
"Il y a environ huit ans, Brun m'a attaqué sur le chemin. Il avait la main dans la poche, menaçant. Je n'ai eu la vie sauve qu'en abandonnant mon chargement et en fuyant."
7. Claude Reynaud - Tentative de vol avec sabre (4 octobre 1821)
Claude Reynaud, maréchal au Pont de Labeaume, raconte :
"Il y a environ trois ans, le quatre octobre, revenant de la foire de Burzet avec une vingtaine de bêtes, j'arrivai au village d'Amarnier au clair de lune. Je vis passer près de moi un homme armé d'un fusil. Un moment après, cet homme revint, accompagné de Brun dit l'enfer, qui était armé d'un sabre sans fourreau. Brun me demanda : 'Vous venez de la foire ?' Je répondis oui. Brun me dit alors : 'Pourquoi n'as-tu pas employé tout ton argent ?' Puis : 'Si tu as de l'argent il faut le donner vite.' Je répondis : 'Je n'ai que quatre sols, mais vous ne me les prendrez pas.' Brun avança deux fois la pointe de son sabre vers moi en disant : 'Donne ton argent, vite donne ton argent.' Je répliquai de ne pas me faire de tort car nous nous connaissions trop, et je repoussai le coup avec la main gauche. En arrivant près d'une maison, je me mis à courir et j'y entrai. Voyant qu'ils avaient manqué leur coup, un des agresseurs passa sous le chemin et l'autre au-dessus."
8. Pierre Duffaux - Tentative de vol dans une auberge (vers 1819)
Pierre Duffaux dort tranquillement dans l'auberge de Benoît Combe à Burzet. Brun, qui boit dans la même auberge, demande à coucher dans la même chambre.
Benoît Lacombe, l'aubergiste, raconte :
"Vers neuf heures, je dis à Brun de se retirer, mais il sortit en disant : 'Il fait trop obscur, je veux coucher ici' et il rentra. Je l'éclairai jusqu'à la chambre où dormait Duffaux. Brun demanda à laisser la chandelle allumée, disant qu'il la paierait. Le lendemain matin, Brun partit avant que personne ne soit levé. Duffaux me demanda qui était l'homme qui avait couché à côté de lui. Je lui répondis que c'était Brun dit l'enfer et lui demandai s'il lui avait fait quelque chose. Duffaux répondit : 'Il m'a fouillé dans toutes les poches et partout. J'ai voulu lui demander ce qu'il voulait, il m'a dit qu'il cherchait sa montre. Je lui ai répondu qu'il ne pouvait pas l'avoir perdue dans mes poches. Il ne m'a rien volé parce que je n'avais rien.'"
9. François Volle - Tentative de vol (vers 1822)
François Volle, charretier à Montpezat, est attaqué par Brun sur le grand chemin, mais parvient à s'échapper.
10. Louis Haon - Tentative de vol (juin 1823)
Louis Haon, cultivateur à Concouron, est agressé par Brun au début de juin 1823 sur le chemin de Montpezat.
11. Champalbert - Tentative de vol (vers 1817)
Le sieur Champalbert est attaqué il y a environ sept ans par Brun sur le chemin de Montpezat.
12. Joseph Massebœuf - Tentative de vol
Joseph Massebœuf, cultivateur à Meyras, est victime d'une tentative de vol par Brun sur un chemin public.
13. Régis Dusserre - Tentative de vol (début octobre 1824)
Régis Dusserre est attaqué dans les premiers jours d'octobre 1824, quelques jours seulement avant le meurtre de Duffaux. Brun devient de plus en plus audacieux.
14. Dame Croisier et Sieur Planet - Tentative de vol en bande (vers 1820)
C'est l'une des attaques les plus spectaculaires. Elle implique Brun, Volle, Jean Louis Brun dit Ballet de Fer, et Jean Vergne dit Mézillac.
Marie Ribail, veuve Croisier, raconte :
"Il y a environ sept ans, revenant de la foire de Burzet avec le sieur Planet, nous nous sommes arrêtés à l'auberge d'Eyraud dit Vinson au Colombier. Nous y avons trouvé quatre individus buvant ensemble, parmi lesquels j'ai reconnu Brun dit l'enfer. Nous avons demandé une bouteille de vin en disant que nous ne resterions pas longtemps. En entendant cela, les quatre individus se dépêchèrent de finir leur vin. Ils sortirent tous les quatre ensemble environ un quart d'heure plus tard."
"Arrivés près du four à chaux, avant le pont, nous avons entendu du bruit et j'ai reconnu la voix de Brun dit l'enfer qui disait : 'Ils sont là, nous avons le temps de nous approcher.' Une autre voix répondit : 'Laissons-les approcher un peu plus.' Le sieur Planet donna un coup d'éperon à son cheval. Moi qui avais déjà mis la main à ma poche pour donner mon argent, j'ai pris mon fusil et mon couteau et, en piquant mon cheval, nous avons pris le galop et nous avons été ainsi sauvés, mais nous avons eu une grande frayeur."
Le sieur Planet confirme :
"En partant, arrivés au four à chaux, j'ai vu trois à quatre individus cachés derrière la muraille. L'un dit : 'Les voilà qui arrivent.' Un autre répondit : 'Laissez-les approcher un peu plus.' J'ai donné alors un coup d'éperon à mon cheval, qui partit au galop. La veuve Croisier poussa le sien. Les quatre individus nous ont poursuivis mais n'ont pu nous atteindre."
15. Jean Arnaud - Tentative de vol en bande (début octobre 1824)
Jean Arnaud, voiturier à Burzet, dépose :
"Au début du mois d'octobre dernier, le soir de la foire de Burzet, à la nuit tombante, j'ai été arrêté par des individus parmi lesquels j'ai reconnu Volle dit Vinson et Brun dit l'enfer. Volle leva son chapeau en demandant : 'Qui est-ce ?' Je répondis : 'Volle tu me connais bien.' Aussitôt, un des deux répliqua : 'Bougre qu'on ne nomme personne la nuit' et ils me tombèrent dessus tous les quatre. Par bonheur, des gens arrivant de la foire les firent fuir."
Cette attaque a lieu début octobre 1824, quelques jours seulement avant le meurtre de Duffaux. La bande est de plus en plus agressive.
VOLS DANS LES AUBERGES :
16. Vol d'un écu de 6 francs chez Eyraud (vers 1823)
Magdeleine Serrecourt, femme de l'aubergiste Eyraud, demeurant à Amarnier, dépose :
"Il y a environ un an, alors que deux hommes buvaient dans mon auberge, ils jetèrent chacun un écu de six francs sur la table pour payer. Brun dit l'enfer buvait dans un autre appartement. Un moment après, un des écus disparut. On chercha et on fouilla Brun dit l'enfer, et on trouva dans sa poche l'écu volé."
17. Tentative de vol chez Jean Louis Brun (vers 1818)
Louis Doumergue, marchand de bestiaux, et Étienne Constant déposent :
"Il y a environ cinq ou six ans, à une foire de Meyras, j'ai remis à la mère de Jean Louis Brun dit Ballet de fer une somme de deux mille francs dans un sac, qu'elle a fermé dans une armoire. En revenant chercher l'argent, nous avons reconnu que le sac avait été ouvert. Après vérification, il manquait cent francs. Aux plaintes, Jean Louis Brun et sa mère ont répondu : 'Nous ne savons ce que vous dites.'"
Un témoin présent dit alors à la victime : "La mère est honnête femme mais le fils aîné appartient à une famille de mauvaise réputation."
Jean Louis Brun, confronté, finira par reconnaître implicitement le vol en proposant de faire un billet de cent francs ou de donner de la soie en compensation.
AUTRES MÉFAITS :
18. Tentative de vol du manteau de pluie du notaire Moulin (vers 1822)
Jean Baptiste Paul Moulin, notaire royal à Burzet, raconte :
"Il y a deux ans, me rendant d'Aubenas à Burzet, je me suis arrêté à l'auberge de Louis Brun dit l'enfer. J'ai posé mon manteau de pluie sur la selle de mon cheval sans l'attacher et mis le cheval à l'écurie. Après quelques instants, voulant partir, je n'ai plus trouvé mon manteau. La femme de Brun m'a dit que je n'en avais point. J'ai insisté, prenant à témoin les personnes présentes. La femme de Louis Brun a soutenu que je n'avais pas de manteau. Après que je l'eus menacée de lui faire payer la valeur, elle a répondu : 'Il faut donc voir si le manteau ne serait point dans l'écurie.' Elle y est retournée et a rapporté le manteau, disant l'avoir trouvé là. Je pense que son intention était de soustraire frauduleusement le manteau."
Les témoignages sur le climat de terreur
Au-delà des vols et agressions, de nombreux témoins décrivent le climat de terreur qui règne dans la région.
Elizabeth Belland, veuve de 66 ans, raconte :
"Il y a environ six ans, en octobre ou novembre, une heure avant le jour, j'allais de Montpezat à Aubenas. Près des Amarnier, j'ai entendu un coup de sifflet. Un peu plus loin, j'ai vu deux hommes, un de chaque côté du chemin, cachés derrière des châtaigniers. Celui du dessus s'avança très près de moi sans rien dire ; il était d'une petite taille, à peu près celle de Brun dit l'enfer."
Un inconnu lui avait raconté :
"Il y a environ huit ans, un individu m'a dit de prendre garde car il y avait du danger de passer de nuit près des Amarnier. Il me raconta qu'un jour, Brun dit l'enfer l'invita à boire dans son auberge. À l'intérieur, il y avait un autre homme de grande taille. Il fut effrayé par le cri de la femme de Brun qui disait à son mari : 'Ah! Malheureux! Que veux-tu faire?' En sortant, il vit Brun armé d'un couteau s'avançant contre lui. Il s'enfuit par une route détournée."
L'omerta - La loi du silence
Malgré ces nombreux crimes, personne n'ose porter plainte officiellement. La terreur règne.
Florentin Badiou, épicier à Champagne, témoigne :
"Claude Magné m'a dit avoir été arrêté environ cinq ans auparavant par deux individus, parmi lesquels il reconnut Brun dit l'enfer, qui lui prirent douze francs près de la Croix des Moulines. Plus tard, Magne m'a dit : 'Maintenant je n'ai rien à dire, mes douze francs me sont rendus.'"
Brun achète le silence de ses victimes en leur rendant leur argent, ou en les menaçant de mort.
L'opinion publique :
Plusieurs témoins rapportent ce que dit l'opinion publique :
"Le bruit public désigne Brun dit l'enfer, Volle dit Vinson, Levastre dit Galamandier et Serrette comme des voleurs faisant partie d'une bande."
"L'opinion publique désigne Louis Brun dit l'enfer et Volle dit Vinson comme les auteurs de l'assassinat de Valentin Duffaux."
Mais l'opinion publique ne suffit pas. Il faudra un second meurtre, encore plus atroce que le premier, pour que la justice se décide enfin à agir.
Chapitre 6 : Le Meurtre de Duffaux (15 octobre 1824)
La victime désignée
Jean-Valentin Duffaux demeure au Moulin de Champagne, commune de Meyras. C'est le beau-frère de Laurent Suchon, assassiné en 1815.
Note : Les documents d'époque utilisent indifféremment "Jean Valentin", "Pierre Valentin" ou simplement "Valentin" Duffaux, créant une confusion sur son prénom exact. Les actes officiels confirment qu'il s'agit bien de Jean-Valentin Duffaux.
Depuis des années, Duffaux connaît la vérité sur le meurtre de son beau-frère. Il a entendu les aveux de Volle dit Vinson. Il sait que Brun est l'assassin.
Et il a commis l'erreur de le faire savoir publiquement, en adressant de vifs reproches à Brun.
Le cabaretier lui voue une haine mortelle. Duffaux le sait et n'ose plus quitter sa demeure après la chute du jour.
Mais le 15 octobre 1824, jour de foire à Burzet, Duffaux commet l'imprudence de rentrer seul, à la tombée de la nuit.
Le jour fatal - 15 octobre 1824
Ce jour-là, Duffaux se rend à la foire de Burzet. Il y fait quelques achats, probablement vend ou achète du bétail.
Au retour, il fait une partie de la route avec les époux Bézal. Mais ses vieilles jambes demandent grâce. Il les laisse prendre les devants.
C'est la dernière fois qu'on le voit vivant.
En arrivant au sommet de la côte d'Ollières, tout près d'Amarnier - donc tout près de l'auberge de Brun - les époux Bézal aperçoivent, entre deux quartiers de roche, la tête d'un homme qui cherche à dévisager les passants.
Inquiets, ils continuent leur chemin.
Bientôt, ils entendent une voix qui crie :
"Secours! Secours!"
La voix semble partir de l'endroit où se tenait le guetteur.
La disparition
Ce soir-là, Duffaux ne rentre pas chez lui.
Personne ne peut savoir ce qu'il est devenu.
Le bruit court, habilement propagé par Brun, qu'atteint d'une sorte de dérangement cérébral, Duffaux est allé voir des parents à Orange ou à Avignon.
Rose Suchon, veuve de Pierre Duffaux dit Valentin (il y a confusion dans les documents sur le prénom), dépose :
"Le jour de la foire de Burzet, en octobre dernier, mon mari partit avec son gendre. Il revint le premier. Il fit une partie du chemin avec deux femmes, puis ils se séparèrent. Arrivées à l'auberge d'Eyraud, les femmes auraient entendu trois cris."
Trois cris - probablement les derniers cris de Duffaux, appelant au secours pendant qu'on l'assassinait.
Le chapeau retrouvé et la phrase terrible
Quelqu'un ramasse le chapeau de Duffaux sous le pont de Labeaume, à plusieurs kilomètres du lieu de l'agression.
Les assassins ont dû jeter le chapeau dans la rivière pour brouiller les pistes.
Le cabaretier prend alors un ton goguenard et marmonne cette phrase terrible :
"On trouvera son corps quand les oiseaux parleront."
Ou selon une autre version :
"On trouvera Valentin lorsque les oiseaux rapporteront, les os seront éparpillés."
Brun est certain que le corps ne sera jamais retrouvé. Il a dû le jeter dans l'Ardèche, pensant que les flots l'emporteraient vers l'oubli, comme ils avaient emporté tant d'autres victimes inconnues.
Mais il avait compté sans une crue considérable de l'Ardèche.
Le cadavre dans l'île (27 octobre 1824)
Le 27 octobre 1824, douze jours après le meurtre, les eaux de l'Ardèche, gonflées par les pluies d'automne, accomplissent ce que Brun n'avait pas prévu.
Elles déposent le cadavre sur la rive gauche, au lieu des îles de Saint-Privas, commune de Saint-Didier.
Un arbuste arrête le corps dans sa dérive macabre. Le sable le recouvre à moitié, comme pour lui offrir une sépulture que les hommes lui avaient refusée.
L'expertise médicale - Un document terrible
Le 28 octobre 1824, M. Grévin, chirurgien demeurant à Aubenas, accompagné de M. Louis George, adjoint du maire de Saint-Didier, se transporte sur les lieux pour procéder à la levée du cadavre et à son examen.
Le procès-verbal rédigé par le chirurgien est d'une précision glaçante. C'est un document médico-légal exceptionnel pour l'époque. Voici les éléments principaux :
"Ce cadavre qu'un arbuste avait arrêté et que le sable recouvrait à moitié, semblait être là depuis cinq jours au moins ; il était dans un état de nudité complète sauf une chemise qui lui couvrait la tête."
La chemise macabre :
"La tête dont on ne voyait que la partie postérieure du col était recouverte d'une chemise de toile neuve, de couleur grise ; qui n'ayant été retenue que par une épingle n'avait pu être enlevée par les flots et semblait avoir été la seule cause des marques de compression qu'on apercevait au col. Cette chemise ainsi renversée sauf ce qui recouvrait l'occiput était ensevelie dans le sable, et ne faisait reconnaître d'autre marque qu'une croix rouge qu'on voyait au bord inférieur."
La chemise, attachée autour de la tête avec une épingle, formait comme un sac macabre. C'était une tentative des assassins pour dissimuler l'identité de la victime en masquant son visage.
Les blessures à la tête - Une violence inouïe :
"Tout le cuir chevelu du crâne était enlevé, et détaché de l'os, et pendait formant un bourrelet sur la partie moyenne et supérieure de la tête."
L'arrachement complet du cuir chevelu témoigne de la violence des coups portés.
"Les yeux étaient enfoncés dans leurs orbites, l'arcade zygomatique gauche, dont les téguments étaient déchirés, était fracturée. Les os propres du nez étaient aussi en fracture commutative."
Le visage de Duffaux a été littéralement défoncé à coups.
"La face était bouffie, les cheveux châtains de petite qualité, une barbe grise et peu fournie pour l'âge et en façons et rasée peu de temps avant l'accident."
Duffaux s'était rasé peu de temps avant de mourir, probablement le matin même du 15 octobre, avant de se rendre à la foire.
"Ce cadavre, présentait une stature de 4 pieds 9 pouces à cinq pieds 1 pouce, âgé de 48 à 54 ans environ."
Un homme de petite taille (environ 1m55 à 1m65), âgé d'une cinquantaine d'années.
L'identification
Qui est cet homme au visage défoncé, trouvé à demi-nu dans l'Ardèche ?
Grâce aux signes distinctifs - les dents, les cicatrices, la chemise avec la croix rouge - la victime est identifiée comme étant Jean-Valentin Duffaux, disparu le 15 octobre.
La veuve de Duffaux est informée. Le chapeau retrouvé au Pont de Labeaume, les trois cris entendus par les femmes près de l'auberge d'Eyraud, la disparition le jour de la foire... tout concorde.
Duffaux a bien été assassiné.
Et les soupçons se portent immédiatement sur Louis Brun dit l'Enfer.
Chapitre 7 : L'Enquête et les Arrestations
La justice se met enfin en mouvement
Cette fois, contrairement à ce qui s'était passé en 1815 pour le meurtre de Suchon, les autorités ne peuvent plus fermer les yeux.
Un cadavre a été retrouvé. Un procès-verbal médical existe. Des témoins ont entendu des cris. L'opinion publique désigne Brun.
M. Brunel, juge d'instruction du tribunal de Largentière, ouvre une information judiciaire.
Le premier mandat d'amener (1er novembre 1824)
Le 1er novembre 1824, le juge Brunel décerne un mandat d'amener contre Louis Brun dit l'Enfer.
L'arrestation de Louis Brun (3 novembre 1824)
Procès-verbal d'arrestation :
"Ce jourd'hui trois novembre mil huit cent vingt-quatre à six heures deux minutes du matin."
"Nous, Victor Marchès, brigadier de la Gendarmerie Royale de résidence à Montpezat, département de l'Ardèche, accompagné des gendarmes de ma brigade: Jean Baptiste Le Droit, Vernet Antoine, Gonnon Jean Pierre, Saint Lorre Jacques, ainsi qu'un gendarme de la brigade de Gendarmerie Royale de La Souche nommé Ario Jean, et de Merchat Etienne garde champêtre de la commune dudit Montpezat."
Six gendarmes pour arrêter un seul homme ! Cela témoigne de la dangerosité de Brun et de la crainte qu'il inspire.
"Certifions que d'après un mandat d'amener daté du 1er novembre 1824, décerné par M. Brunel juge d'instruction du tribunal de Largentière, qui porte d'amener par devant ledit juge en se conformant à la loi le nommé Brun Louis dit l'enfer du lieu d'Amarnier commune de Meyras."
"Nous nous sommes transportés à son domicile où nous l'avons trouvé et arrêté au nom de la loi et du Roi. Lui avons fait lecture du mandat que nous étions porteurs. Lui avons demandé ses noms, prénoms, profession et lieu de naissance. Il a répondu se nommer Brun Louis dit l'enfer, agriculteur natif d'Amarnier de ladite commune de Meyras."
"L'avons conduit à la prison dudit Montpezat pour de là être conduit de brigade en brigade devant l'autorité susprécisée à Largentière."
Le signalement officiel de Brun :
"Signalement: Brun Louis fils de feu Pierre et de feue Marianne Faure. Taille de 5 pieds 1 pouce, cheveux et sourcils noirs, front couvert, yeux noirs, nez pointu, bouche moyenne, menton rond, visage marqué de petites véroles, teint brun, visage maigre."
L'Enfer a été capturé. À 45 ans, après plus de quinze ans de crimes et de terreur, il va enfin répondre de ses actes devant la justice.
Les arrestations des complices (novembre 1824 - avril 1825)
Dans les jours et semaines qui suivent, la gendarmerie arrête les uns après les autres les membres de la bande.
9 novembre 1824 - Arrestation de Jean Volle dit Vinson
Le même jour que Brun, son principal lieutenant est arrêté.
14 novembre 1824 - Arrestation de Jean Louis Brun dit Ballet de Fer
Le beau-frère de l'Enfer, l'aubergiste de Meyras, est arrêté à son domicile.
"Ce jourd'hui quatorze novembre mil huit cent vingt-quatre à cinq heures et demie du matin, nous gendarmes de la brigade de Montpezat certifions que d'après un mandat d'amener daté du même jour, nous nous sommes transportés au domicile du nommé Jean Louis Brun dit Ballet de fer aubergiste à la commune de Meyras pour être entendu sur les inculpations dont il est prévenu."
"Signalement : Jean Louis Brun fils de Jean Louis et de Madelaine [?] âgé de 36 ans taille de 5 pieds 3 pouces cheveux et sourcils châtains front rond yeux roux nez grand visage ovale bouche moyenne menton rond marqué de petite vérole."
30 janvier 1825 - Arrestation de Jean Vergne dit Mézillac
"Ce jourd'hui trente janvier mil huit cent vingt-cinq à sept heures du soir Nous gendarmes de la brigade de Montpezat certifions que d'après un mandat d'amener décerné par M. le juge d'instruction, nous faisant les visites d'auberges avons rencontré dans l'auberge de Alexandre à Meyras ledit Mézillac qui soupait avec l'aubergiste. L'avons arrêté au nom du Roi et de la loi."
Mézillac, 24 ans, le plus jeune de la bande, est capturé alors qu'il soupe tranquillement dans une auberge, ne se doutant pas que les gendarmes le recherchent.
5 mars 1825 - Arrestation de Jean Baptiste Suchon
"Ce jourd'hui cinq mars mil huit cent vingt-cinq à neuf heures du soir en vertu d'un mandat d'arrêt, nous nous sommes transportés à la commune de St Pierre de Colombier dans l'auberge du nommé Eyraud où nous avons trouvé le nommé Jean Suchon qui buvait avec plusieurs autres personnes."
3 avril 1825 - Arrestation de Jean François Chareyre dit Belle
"Ce jourd'hui trois avril mil huit cent vingt-cinq à neuf heures du soir, nous nous sommes transportés à la commune de St Pierre de Colombier au village du Ranc tout près de la maison où nous avons trouvé Régis Chareyre dit Belle qui allait entrer dans la maison. Nous l'avons saisi, et arrêté au nom de la loi."
Les autres arrestations :
- Jacques Ollier dit Masclary - 25 ans
- Joseph Serrette dit Licion - 64 ans (le plus vieux de la bande)
- Jacques Levastre dit Galamandier - 40 ans
- Jacques Guérin dit Largelébre - 51 ans
- Alexis Combe dit Chastagner
Toute la bande est maintenant sous les verrous. L'instruction peut commencer.
Les interrogatoires de Louis Brun
Premier interrogatoire (9 novembre 1824)
Six jours après son arrestation, Louis Brun comparaît pour la première fois devant le juge d'instruction.
D. Quels sont vos noms, prénoms, âge, état, profession et demeure ?
R. Louis Brun, dit l'Enfer, âgé de quarante-cinq ans, cabaretier demeurant au lieu d'Amarnier commune de Meyras.
Dès la première question, Brun assume pleinement son surnom terrifiant.
D. Le vendredi quinze octobre dernier où étiez-vous et où avez-vous passé la journée ?
R. Je restai chez moi toute la journée à piocher dans une propriété qui se trouve près de deux maisons, je ne sortis pas et je me couchai environ une heure après nuit tombée.
Brun affirme être resté chez lui toute la journée du 15 octobre. C'est son alibi.
D. Le même soir ne passâtes-vous pas la soirée au contraire avec Jean Volle dit Vinson ?
R. Non, je ne le vis pas de toute cette journée.
D. N'aviez-vous pas une querelle avec un prévenu Valentin, de Champagne commune de Meyras ?
R. Non.
Brun nie toute querelle avec Duffaux, alors que de nombreux témoins attestent de sa haine contre la victime.
D. N'avez-vous pas dit dans le public que ledit Valentin était parti pour aller voir un de ses parents du côté d'Avignon ou ailleurs ?
R. J'ai dit à ma femme et à plusieurs de mes voisins quand j'appris sa disparition, qu'il pouvait se faire qu'il eût été voir ses parents à Avignon ou ailleurs car il en avait dans plusieurs endroits mais sans le savoir.
Brun reconnaît avoir propagé la rumeur que Duffaux était parti voir des parents à Avignon. Mais il prétend l'avoir dit de bonne foi.
Lecture faite de son interrogatoire a dit que ses réponses contiennent vérité qu'il y persiste et a déclaré ne savoir signer de ce requis.
Louis Brun ne sait pas écrire. Il ne peut donc pas signer son interrogatoire.
Autres interrogatoires (17 novembre 1824, 28 juillet 1825, 17 novembre 1825)
Brun est interrogé à plusieurs reprises. Il maintient son alibi, nie tout, systématiquement. Mais les preuves s'accumulent.
Le juge l'interroge sur le meurtre de Laurent Suchon, sur ses armes, sur l'argent qu'il dépense...
Question capitale lors du quatrième interrogatoire (17 novembre 1825) :
D. Quelques jours après la disparition de Deffaux, comme on parlait de la difficulté de trouver son cadavre, ne dîtes-vous pas, on trouvera le corps de Deffaux et Valentin quand les oiseaux parleront ?
R. Il est vrai j'ai tenu ce propos, mais j'ai voulu dire que dieu dans sa toute puissance pouvait faire parler les oiseaux pour découvrir les auteurs du crime.
Brun reconnaît enfin avoir tenu ce propos ! Mais il donne une explication ridicule : il voulait dire que seul Dieu pouvait révéler le crime en faisant parler les oiseaux...
L'instruction et les témoignages
Pendant toute l'année 1825, le juge d'instruction Latauze mène une enquête approfondie. Il entend des dizaines de témoins, fait procéder à des confrontations, recueille les pièces à conviction.
Les Cahiers d'information constituent un document exceptionnel de plusieurs centaines de pages, détaillant minutieusement chaque crime, chaque vol, chaque témoignage.
Dans toutes les confrontations, Brun nie systématiquement. Mais les témoins maintiennent leurs accusations.
L'ordonnance de renvoi devant la Cour d'assises (1er septembre 1825)
Le 1er septembre 1825, le Tribunal civil de première instance de Largentière, réuni en chambre du conseil, examine le dossier.
Après avoir examiné toutes les pièces, tous les témoignages, toutes les confrontations, la Chambre du Conseil rend son ordonnance :
"CONSIDÉRANT qu'il résulte suffisamment de l'instruction qui a été faite :"
Chef d'accusation n°1 : Que Louis Brun dit l'Enfer a homicidé volontairement avec préméditation ou guet-apens le nommé Laurent Suchon le 1er mars 1815.
Chef d'accusation n°2 : Que Louis Brun dit l'Enfer a homicidé volontairement avec préméditation et guet-apens le nommé Jean Valentin Duffaux le 15 octobre 1824.
Chef d'accusation n°3 : Que Jean Vergne dit Mézillac est auteur ou complice de l'assassinat dudit Valentin Duffaux.
Chefs d'accusation n°4 à 25 : Les 23 vols et tentatives de vol.
Chef d'accusation n°26 : Que Louis Brun dit l'Enfer est prévenu d'être le chef d'une association de malfaiteurs.
"ORDONNE en conséquence qu'ils seront pris au corps, et conduits dans la maison de justice qui sera désignée par la cour royale de Nîmes."
Le dossier est transmis à la Cour Royale de Nîmes. C'est elle qui jugera l'affaire.
Chapitre 8 : Le Procès et le Verdict (17-22 mai 1826)
Le transfert à Nîmes
Les neuf accusés sont transférés de la prison de Largentière à celle de Nîmes, où siège la Cour d'assises du département du Gard.
Pourquoi Nîmes et non Privas (chef-lieu de l'Ardèche) ? Probablement parce que l'affaire est trop importante, trop médiatisée, et qu'on craint que le jury local ne soit pas assez impartial.
Le procès se tiendra devant la Cour d'assises du Gard, sous la présidence de M. Cassaignolle, Premier Président de la Cour Royale.
C'est dire l'importance accordée à cette affaire ! Le Premier Président en personne préside les débats, chose exceptionnelle.
La composition de la Cour
Présents :
- M. Cassaignolle, Premier Président de la Cour royale
- M. Roustard, conseiller
- M. d'Amoreux, conseiller
- M. de Savin, conseiller auditeur
- M. Gabriel, greffier
Ministère public :
- M. le Chevalier Guillet, Procureur général
- M. Laporte Belviata, substitut
La formation du jury
Le jury est composé de 12 jurés tirés au sort, plus 2 suppléants.
Composition finale du jury :
Chef du jury : de Beaufort
Jurés : Martin, Granier, Lieutard, Chastaine, Pallejas, Tastarin, Bonafoux, Mazert (remplaçant), et autres.
Juré suppléant restant : Barridon
Les accusés comparaissent
"Les accusés sont comparus libres et seulement accompagnés de gardes pour les empêcher de s'évader."
Conformément à la loi, les accusés ne sont pas enchaînés. Ils comparaissent libres, mais entourés de gardes.
"Sur la demande qui leur en a été faite par M. le président, ils ont répondu se nommer le 1er Louis Brun dit l'Enfer âgé de 50 ans aubergiste né à Meyras, domicilié en la commune d'Amarnier."
"Le 2e Jean Volle dit Vinson âgé de 47 ans cordonnier né à Colombier, domicilié à Meyras et le 3e Jean Vergne dit Mézillac âgé de 24 ans, cultivateur né et domicilié à Montpezat."
Seuls trois accusés sont mentionnés dans ce procès-verbal. Les six autres ont probablement fait l'objet d'une procédure séparée ou leurs charges ont été abandonnées faute de preuves suffisantes.
Les conseils des accusés
Les avocats défenseurs sont :
- M. Fargeon, avocat
- M. Cartoux, avocat (conseil de Vergne dit Mézillac)
Le serment du jury
"Il a adressé aux jurés debout et découverts le discours contenant la formule du serment comprise dans l'article 312 du code d'instruction criminelle, chacun des jurés appelé individuellement par M. le président, a répondu, en levant la main, je le jure."
Les six journées de procès (17-22 mai 1826)
Première journée - 17 mai 1826 : Lecture de l'acte d'accusation
"Après cette lecture M. le président a rappelé aux accusés ce qui est contenu dans l'acte d'accusation et leur a dit : voilà de quoi vous êtes accusés, vous allez entendre les charges qui seront produites contre vous."
46 témoins sont cités à comparaître !
Deuxième journée - 18 mai 1826
L'audition des témoins continue. Les témoins défilent, racontant les vols, les menaces, les agressions.
Troisième journée - 19 mai 1826
Les récits se répètent, se recoupent, s'accumulent.
Quatrième journée - 20 mai 1826
Cette journée est consacrée notamment au meurtre de Duffaux.
M. Grévin, le chirurgien, vient expliquer ses conclusions médicales sur le cadavre retrouvé dans l'Ardèche.
Son témoignage, précis et clinique, glace l'assistance. Il décrit les blessures terribles : le cuir chevelu arraché, les os du visage fracturés, la chemise attachée autour de la tête...
Cinquième journée - 21 mai 1826
Le réquisitoire du Procureur Général :
Le Procureur Général, M. le Chevalier Guillet, prend la parole pour son réquisitoire.
Pendant plus de trois heures, il démontre la culpabilité de Brun et de ses complices.
Il requiert : - La peine de mort contre Louis Brun dit l'Enfer - Les travaux forcés à perpétuité contre Jean Volle dit Vinson et Jean Vergne dit Mézillac
Les plaidoiries de la défense :
Les avocats plaident l'absence de preuves directes, l'impossibilité de prouver formellement la participation de leurs clients aux crimes.
Mais face à l'accumulation de témoignages concordants, la tâche est difficile.
Sixième journée - 22 mai 1826
La parole reste aux accusés :
Les accusés peuvent faire une dernière déclaration avant que le jury ne se retire.
Louis Brun, probablement, maintient son innocence.
Le résumé du Président et les questions au jury
"M. le président a ensuite déclaré les débats terminés. Il a résumé l'affaire, il a fait remarquer aux jurés les principales preuves pour et contre les accusés, il leur a rappelé les fonctions qu'ils avaient à remplir, après quoi il a posé les questions ; il les a remises aux jurés en la personne de leur chef."
Le Président résume objectivement l'affaire, soulignant à la fois les charges et les moyens de défense.
Puis il pose les questions au jury sur chaque chef d'accusation.
La délibération du jury
"Il a fait retirer les accusés de l'auditoire. Les douze jurés se sont ensuite retirés dans leur chambre pour y délibérer."
Les accusés sont reconduits en prison. Ils ne doivent pas être présents pendant la délibération du jury.
Le jury est isolé, surveillé. Personne ne doit pouvoir influencer sa décision.
Combien de temps dure la délibération ? Le procès-verbal ne le dit pas. Probablement plusieurs heures.
Le verdict
"Les jurés sont ensuite rentrés dans l'auditoire et y ont repris leurs places. M. le président leur ayant demandé quel était le résultat de leur délibération, le chef du jury s'est levé et la main placée sur son cœur, il a dit sur mon honneur et en ma conscience devant Dieu et devant les hommes..."
Le chef du jury, M. de Beaufort, se lève. La main sur le cœur, il prononce la formule solennelle :
"Sur mon honneur et en ma conscience devant Dieu et devant les hommes..."
Le verdict du jury :
Sur la première question : L'accusé Louis Brun est-il coupable d'avoir volontairement homicidé avec préméditation et guet-apens Laurent Suchon le 1er mars 1815 ?
Réponse du jury : OUI, à la majorité.
Sept jurés contre cinq. La condamnation est acquise à la simple majorité.
Sur la deuxième question : L'accusé Louis Brun est-il coupable d'avoir volontairement homicidé avec préméditation et guet-apens Jean Valentin Duffaux le 15 octobre 1824 ?
Réponse du jury : OUI, à l'unanimité.
Douze voix contre zéro. Aucun doute pour le jury sur la culpabilité de Brun dans ce second meurtre.
Sur la troisième question : L'accusé Jean Vergne dit Mézillac est-il complice du meurtre de Jean Valentin Duffaux ?
Réponse du jury : OUI, à la majorité.
Le jeune Mézillac, 24 ans, est reconnu complice d'assassinat.
Sur les autres questions :
Réponse du jury : OUI pour plusieurs tentatives de vol et participation à l'association de malfaiteurs concernant Jean Volle dit Vinson et Louis Brun.
Le prononcé de la condamnation
"M. le président a fait comparaître les accusés et le greffier a lu en leur présence tant la déclaration du jury que la délibération prise par la Cour."
Les accusés sont amenés. Ils entendent lecture du verdict.
Louis Brun, debout dans le box des accusés, écoute.
Coupable. Coupable. Coupable.
Sur tous les chefs d'accusation, coupable.
"M. le procureur général a requis que Jean Louis Brun dit l'Enfer soit condamné à la peine de mort que les dits Jean Volle dit Vinson et Jean Vergne dit Mézillac soient condamnés à la peine des travaux forcés à perpétuité et aux peines accessoires et tous les trois solidairement au remboursement des frais du procès et que l'arrêt à intervenir soit exécuté, en ce qui concerne ledit Brun, sur la principale place publique de Meyras et sur la place publique de cette ville de Nîmes en ce qui concerne les dits Volle et Vergne."
Le Procureur Général requiert :
- Peine de MORT pour Louis Brun dit l'Enfer, à exécuter sur la place publique de Meyras
- Travaux forcés à PERPÉTUITÉ pour Jean Volle dit Vinson et Jean Vergne dit Mézillac, à exécuter (l'exposition au carcan) sur la place publique de Nîmes
L'ARRÊT :
"LA COUR,
CONDAMNE Jean Louis Brun dit l'Enfer à la peine de MORT,
ORDONNE que l'exécution se fera sur la place publique de MEYRAS,
CONDAMNE les dits Jean Volle dit Vinson et Jean Vergne dit Mézillac à la peine des travaux forcés à perpétuité, à l'exposition préalable au carcan durant une heure sur la place publique de cette ville de Nîmes et à la flétrissure par l'empreinte des lettres T.P.
CONDAMNE solidairement les dits Brun, Volle et Vergne aux entiers frais de la procédure envers l'état et ordonne que l'arrêt de condamnation sera imprimé, affiché et exécuté à la diligence de M. le procureur général."
La flétrissure : Les lettres T.P. (Travaux Perpétuels) seront marquées au fer rouge sur l'épaule des condamnés.
L'exposition au carcan : Volle et Mézillac seront exposés pendant une heure sur la place publique de Nîmes, attachés à un poteau, livrés aux regards et aux insultes de la foule, avant d'être envoyés au bagne.
"M. le président a averti les condamnés de la faculté que leur accorde la loi de se pourvoir en cassation contre cet arrêt et du terme de trois jours dans lequel l'exercice de cette faculté est circonscrit."
Les condamnés ont trois jours pour se pourvoir en cassation devant la Cour de cassation à Paris.
"Les condamnés ont été reconduits dans la maison de justice."
Louis Brun retourne dans sa cellule.
Condamné à mort.
Il a 47 ans. Dans quelques jours ou quelques semaines, selon qu'il se pourvoit ou non en cassation, sa tête tombera sous la lame de la guillotine.
Sur la place publique de Meyras. Là même où il a tenu son auberge. Là même où il a comploté ses crimes. Là même où il a régné par la terreur pendant quinze ans.
Chapitre 9 : L'Exécution (juillet 1826)
Le pourvoi en cassation
Les documents disponibles ne précisent pas si Louis Brun s'est pourvu en cassation.
Selon l'histoire trouvée sur internet (non sourcée), il y aurait eu un premier procès le 13 décembre 1825 devant la Cour d'assises de l'Ardèche, qui aurait condamné Brun à mort, mais l'arrêt aurait été cassé le 18 mars 1826 parce que l'un des jurés avait été entendu comme témoin au cours de l'instruction.
L'affaire serait alors revenue devant la Cour d'assises du Gard, qui aurait à nouveau condamné Brun à mort le 22 mai 1826.
Cette information n'est pas confirmée par les documents officiels que nous avons, mais elle est plausible et expliquerait pourquoi le procès a eu lieu à Nîmes plutôt qu'en Ardèche.
Les derniers jours dans la cellule des condamnés
Louis Brun est maintenant dans la "cellule des condamnés à mort", en attente de l'exécution.
Que pense-t-il durant ces derniers jours ?
Se repent-il ? Pense-t-il à ses victimes ?
À Laurent Suchon, étranglé, lapidé, jeté dans un précipice ?
À Jean Valentin Duffaux, battu à mort, le visage défoncé, jeté dans l'Ardèche ?
Aux dizaines de voyageurs terrorisés, volés, menacés de mort ?
Ou reste-t-il l'Enfer jusqu'au bout, dur, impénitent, persuadé d'être victime d'une injustice ?
Nous ne le saurons jamais. Aucun document ne rapporte ses dernières paroles, ses dernières pensées.
Sa famille
Pendant ce temps, à Amarnier, sa femme Marguerite Chastagner se retrouve seule avec ses enfants.
En 1826, sur les neuf enfants qu'elle a eus, six sont encore vivants :
- Louis Julien Brun - 16 ans
- Marie Magdeleine Brun - 15 ans
- Jean Louis Brun - 13 ans
- Henriette Brun - 10 ans
- Jean François Régis Brun - 7 ans
- Victoire Rosalie Brun - 2 ans
Comment ces enfants vivent-ils l'arrestation, le procès, la condamnation à mort de leur père ?
Quelle honte, quelle douleur, quelle peur !
Dans les villages, on doit les montrer du doigt : "Ce sont les enfants de l'Enfer..."
Marguerite devra élever seule cette famille, porter le poids de ce nom maudit.
C'est probablement pour cette raison qu'après la mort de Brun, elle quittera Amarnier pour s'installer à la Jugerie, à Meyras, où elle vivra jusqu'à sa mort en 1882.
La date de l'exécution
Les documents ne précisent pas la date exacte de l'exécution.
Selon l'histoire trouvée sur internet, Louis Brun aurait été exécuté le 27 juillet 1826 (ou le 1er août 1826 selon une autre source).
Soit environ deux mois après sa condamnation le 22 mai 1826.
Ce délai s'explique par le temps nécessaire pour : - Éventuellement examiner un pourvoi en cassation - Obtenir la confirmation royale de l'exécution (sous la Restauration, toute exécution capitale nécessitait l'approbation du Roi) - Organiser matériellement l'exécution à Meyras
Les préparatifs
L'arrêt ordonne que l'exécution ait lieu "sur la principale place publique de Meyras".
C'est une disposition exceptionnelle. Normalement, les exécutions ont lieu au chef-lieu du département (Privas pour l'Ardèche) ou au siège de la Cour d'assises (Nîmes).
Mais ici, la justice veut un exemple. L'exécution doit avoir lieu là même où Brun a commis ses crimes, là où il a terrorisé la population, là où son auberge se dresse encore.
On dresse donc la guillotine sur la place publique de Meyras.
La guillotine : Instrument d'exécution "humanitaire" introduit par la Révolution française, elle remplace les supplices d'Ancien Régime (roue, gibet, bûcher). La mort est censée être instantanée et indolore.
Ironie du sort : le père de Louis Brun est mort sur la roue. Lui mourra par la guillotine. Progrès de la civilisation...
Le jour de l'exécution
Le jour venu, une foule immense se rassemble à Meyras.
Les habitants de toutes les communes environnantes sont venus : Montpezat, Burzet, Thueyts, Jaujac, Colombier, La Souche...
Certains pour voir enfin la justice rendue. D'autres par curiosité morbide. D'autres encore par vengeance - les familles des victimes.
Le cortège :
Louis Brun est extrait de sa prison. On lui lie les mains derrière le dos. On lui coupe les cheveux et le col de sa chemise pour dégager la nuque.
Selon le récit non sourcé trouvé sur internet, dans la voiture qui l'emporte vers le lieu du supplice, Brun aurait dit aux gendarmes :
"Je sais que j'étais la terreur du pays, je m'enivrais sans cesse, mais je n'ai assassiné personne."
Jusqu'au bout, il nie. Jusqu'au bout, il se proclame innocent.
Sur l'échafaud
Louis Brun monte les marches de l'échafaud.
La foule retient son souffle.
Le bourreau le fait basculer sur la planche. Sa tête est placée dans la lunette.
La lame tombe.
Louis Brun dit l'Enfer n'est plus.
À 47 ans, après 15 ans de crimes et de terreur, l'Enfer des montagnes d'Ardèche a payé le prix ultime de ses forfaits.
Le macabre commerce du fossoyeur
Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Le fossoyeur chargé de l'inhumation commit un acte aussi morbide qu'inattendu : il garda la tête de l'Enfer.
Pendant quelque temps, cet homme fit payer les curieux qui voulaient contempler la tête du plus célèbre criminel de l'Ardèche. Dans une époque où les exécutions publiques attiraient les foules et où la morbidité fascinait autant qu'elle horrifiait, ce macabre commerce ne manqua pas d'attirer les visiteurs.
Combien de temps ce sinistre spectacle dura-t-il ? Combien de personnes vinrent voir la tête tranchée de l'Enfer, celle qui avait inspiré tant de terreur ? Les documents ne le disent pas. Mais ce détail nous rappelle que même après sa mort, Louis Brun continua d'exercer une fascination malsaine sur ses contemporains.
Finalement, le corps et la tête furent enterrés dans la fosse commune, sans cérémonie, sans pierre tombale.
Comme ses victimes, Louis Brun disparaît dans la terre des montagnes qu'il a ensanglantées.
La guillotine est démontée. La foule se disperse.
Les routes de l'Ardèche peuvent à nouveau être parcourues sans crainte. La terreur est finie.
Chapitre 10 : La Descendance et la Mémoire
Les complices condamnés
Jean Volle dit Vinson, 47 ans, cordonnier, est condamné aux travaux forcés à perpétuité.
Après son exposition au carcan à Nîmes et sa flétrissure (lettres T.P. marquées au fer rouge sur l'épaule), il est envoyé au bagne.
À l'époque, les bagnes français se trouvent à Brest, Rochefort ou Toulon.
Volle, enchaîné, purge sa peine dans l'un de ces bagnes. Travaux forcés, chaînes aux pieds, conditions de vie épouvantables...
Jean Vergne dit Mézillac, seulement 24 ans, voit sa vie brisée.
Complice du meurtre de Duffaux à l'âge de 24 ans, il est condamné à perpétuité.
Lui aussi subit l'exposition au carcan, la flétrissure, puis l'envoi au bagne.
Un jeune homme de 24 ans qui aurait pu avoir toute une vie devant lui. Mais il a suivi Brun dans ses crimes. Il a participé à un assassinat d'une violence inouïe.
Il passera le reste de sa vie au bagne, enchaîné, travaillant jusqu'à l'épuisement.
Marguerite Chastagner - La veuve maudite
Marguerite Chastagner, épouse de Louis Brun dit l'Enfer, se retrouve veuve à 40 ans (née en 1786, veuve en 1826).
Elle a six enfants à charge, le plus jeune ayant seulement 2 ans.
Elle porte le nom le plus maudit de toute l'Ardèche.
Comment survit-elle ? Les documents ne le disent pas. Probablement grâce à l'aide de sa famille, peut-être en travaillant comme domestique ou journalière.
Après l'exécution de Brun, elle quitte Amarnier, ce lieu maudit où son mari a tenu son auberge du crime. Elle s'installe à la Jugerie, à Meyras.
Elle vivra encore 56 ans après la mort de son mari, s'éteignant finalement le 2 janvier 1882 à l'âge de 95 ans (et non 101 comme le prétend faussement son acte de décès).
Cette femme née sous l'Ancien Régime, qui a grandi pendant la Révolution, a vu passer tous les régimes du XIXe siècle : Empire, Restauration, Monarchie de Juillet, IIe République, Second Empire, IIIe République.
Elle a porté pendant 56 ans le poids d'être la veuve de l'Enfer.
Les enfants de l'Enfer
Sur les neuf enfants de Louis Brun et Marguerite Chastagner, six étaient encore vivants en 1826 :
1. Louis Julien Brun (1810-1884)
Âgé de 16 ans au moment de l'exécution de son père. Il mourra à 74 ans sans laisser de descendance connue.
2. Marie Magdeleine Brun (1811-1870)
Âgée de 15 ans en 1826. Elle mourra à 59 ans sans descendance connue.
3. Jean Louis Brun (1813-1885) - SEUL FILS À AVOIR EU UNE DESCENDANCE
C'est lui qui perpétuera la lignée de Louis Brun dit l'Enfer.
Âgé de 13 ans au moment de l'exécution de son père, Jean Louis grandit avec ce terrible héritage.
Il se marie le 27 octobre 1846 (mardi) à Meyras avec Marie Amarnier.
Vers 1850, ils partent s'installer en Algérie, à Bou Medfa.
Pourquoi l'Algérie ? Pour fuir. Pour échapper à l'ombre portée par le nom de Brun. Pour recommencer une nouvelle vie loin de l'Ardèche, loin des regards, loin de la malédiction.
L'Algérie, récemment conquise par la France (1830), offre des terres aux colons. C'est une chance de repartir à zéro.
Jean Louis et Marie s'installent donc à Bou Medfa (probablement dans la région d'Alger ou de Constantine).
Ils y ont des enfants. La lignée de l'Enfer continue, mais en terre d'Algérie, loin de l'Ardèche.
En 1872, Marie Amarnier meurt en Algérie.
Jean Louis, veuf, décide de rentrer en France. Il revient habiter à Amarnier, le lieu maudit où son père a tenu son auberge du crime.
A-t-il cherché à se racheter ? À prouver qu'un fils de l'Enfer pouvait être honnête ?
Il y finit ses jours en 1885, à l'âge de 72 ans.
4. Henriette Brun (1816-1833)
Âgée de 10 ans en 1826. Elle mourra à 17 ans, en 1833. Peut-être de maladie, peut-être de chagrin.
5. Jean François Régis Brun (1819-1855)
Âgé de 7 ans en 1826. Il mourra à 36 ans sans descendance connue.
6. Victoire Rosalie Brun (1824-1901)
Âgée de seulement 2 ans au moment de l'exécution de son père. Elle n'a probablement aucun souvenir de lui.
Elle vivra jusqu'à 77 ans, mourant en 1901. Pas de descendance connue.
Les descendants algériens - Le secret de famille
Jean Louis Brun et Marie Amarnier ont eu des enfants en Algérie.
Après des recherches, un de ses fils reparti en Algérie a eu beaucoup d'enfants puis ils sont revenus en France après la guerre.
Après la guerre d'Algérie (1954-1962), comme des centaines de milliers de Pieds-Noirs, les descendants de Jean Louis Brun rentrent en France.
Ils se sont installés à Saint-Nicolas-de-la-Grave dans le département Tarn-et-Garonne.
Saint-Nicolas-de-la-Grave, petit village de 1800 habitants dans le Tarn-et-Garonne, accueille ces rapatriés d'Algérie qui portent le nom de Brun.
Savent-ils qu'ils descendent de Louis Brun dit l'Enfer, le plus célèbre criminel de l'Ardèche du XIXe siècle ?
Des descendants existaient encore dans les années 2000 mais cela reste confidentiel.
Aujourd'hui encore, il existe des descendants de Louis Brun dit l'Enfer. Ils vivent probablement dans le Tarn-et-Garonne, ou ailleurs en France.
Mais c'est un secret de famille. On ne parle pas de l'Enfer. On ne dit pas qu'on descend d'un assassin guillotiné.
Le nom de Brun est courant. Personne ne fait le lien. Personne ne sait.
Sauf quelques descendants, peut-être, qui ont fait des recherches généalogiques et ont découvert avec horreur le secret de leur ascendance.
Le lien avec Jean Louis Brun dit Ballet de Fer
Fait remarquable découvert par mes recherches généalogiques :
Jean Louis Brun dit Ballet de Fer, complice et beau-frère de l'Enfer (marié avec sa sœur Magdeleine Brun), est en fait son cousin éloigné.
Les deux beaux-frères sont tous deux issus d'un même ancêtre 4 générations au-dessus.
En remontant dans leur généalogie, on trouve un ancêtre commun : probablement un Brun du XVIIe siècle.
Cette consanguinité était fréquente dans les villages isolés de montagne, où les mariages se faisaient souvent entre familles du même terroir.
L'ancêtre commun : Sébastien Brun (né vers 1500)
Leur ancêtre le plus lointain est Sébastien Brun né en environ 1500 à Champagne côté Montpezat. 90% des Brun des alentours sont tous issus du village de Montpezat.
De cette souche commune, née au début du XVIe siècle, descendent pratiquement tous les Brun de la région.
Autre anecdote : au fin 18ème début 19ème siècle il y avait 3 auberges tenues par des Brun à Meyras. Ils ont le sang d'aubergiste.
Trois auberges Brun à Meyras ! Une tradition familiale...
Malheureusement, l'une de ces auberges était celle de l'Enfer, et elle a transformé cette honorable profession en couverture pour le crime.
La mémoire et l'héritage
La mémoire immédiate (1826-1850)
Dans les années qui suivent l'exécution, le nom de Louis Brun dit l'Enfer résonne encore dans toute l'Ardèche.
Les vieux se souviennent de la terreur qui régnait sur les routes. Les familles des victimes portent leur deuil.
On montre l'emplacement de son auberge à Amarnier. On évoque les chemins où il attaquait ses victimes. On murmure que, certaines nuits, on peut entendre ses pas sur la route de Montpezat.
Les mères menacent leurs enfants désobéissants : "Si tu n'es pas sage, l'Enfer viendra te chercher !"
Le nom est devenu synonyme de terreur, de crime, de mal absolu.
La transmission orale (1850-1900)
Pendant la seconde moitié du XIXe siècle, l'histoire de Louis Brun entre dans la légende orale ardéchoise.
Dans les veillées, au coin du feu, les vieux racontent aux jeunes l'histoire de l'Enfer.
Les faits historiques se mêlent à la légende. On brode, on amplifie, on invente.
Laurent Suchon, étranglé et lapidé puis jeté au pied du précipice de Labrot, devient dans la légende un fantôme errant dans les gorges.
Jean Valentin Duffaux, dont le cadavre mutilé fut découvert dans l'Ardèche douze jours après son assassinat, devient le symbole de la cruauté de Brun.
L'oubli progressif (1900-2000)
Avec le passage des générations, la mémoire s'estompe.
Au XXe siècle, l'histoire de Louis Brun devient de plus en plus floue. On ne sait plus très bien ce qui est vrai et ce qui a été ajouté par l'imagination populaire.
Les archives dorment dans les greniers des tribunaux et des mairies. Les procès-verbaux jaunissent. Les témoignages s'effacent.
Quelques érudits locaux, quelques historiens amateurs s'intéressent encore à l'affaire. Mais le grand public a oublié.
La redécouverte (années 2000)
Au début du XXIe siècle, avec la numérisation des archives départementales, l'histoire de Louis Brun dit l'Enfer est redécouverte.
Des documents exceptionnels refont surface : - Les procès-verbaux d'arrestation - Les interrogatoires de Brun - Les cahiers d'information avec des dizaines de témoignages - L'ordonnance de condamnation - Le procès-verbal du procès aux assises de Nîmes - Le procès-verbal médical de la découverte du cadavre de Duffaux
Ces documents permettent de reconstituer avec une précision extraordinaire toute l'affaire.
L'histoire de l'Enfer peut enfin être racontée telle qu'elle s'est réellement passée, débarrassée des légendes et des inventions.
Le préambule de Peyrebeille
Cette affaire, préambule à celle de Peyrebeille, avait déjà profondément marqué le pays.
L'auberge de Peyrebeille, surnommée "L'auberge rouge", est située à environ 30 km d'Amarnier, sur la route de Meyras au Puy-en-Velay.
Entre 1831 et 1833, une autre famille de criminels - Pierre Martin, dit de Blanc, sa femme Marie Breysse, et leur domestique Jean Rochette - y assassinent de nombreux voyageurs.
Ils sont arrêtés, jugés, et exécutés en 1833.
L'affaire Peyrebeille est souvent considérée comme l'un des plus grands faits divers criminels du XIXe siècle français.
Mais elle a été précédée, quelques années plus tôt, par l'affaire Louis Brun dit l'Enfer.
Les deux affaires se ressemblent : - Une auberge isolée sur une route de montagne - Des aubergistes qui assassinent leurs clients - Une terreur qui règne pendant des années - Une bande organisée - Plusieurs meurtres prouvés, et probablement beaucoup d'autres victimes inconnues
L'affaire Brun est le "préambule" de l'affaire Peyrebeille. Elle montre que l'Ardèche, terre rude et isolée, a connu au XIXe siècle une criminalité particulièrement violente.
ÉPILOGUE
Les chiffres de l'horreur
Crimes prouvés de Louis Brun dit l'Enfer :
- 2 meurtres (Laurent Suchon en 1815, Jean Valentin Duffaux en 1824)
- 7 vols avec violence accomplis
- 16 tentatives de vol sur les chemins publics
- Chef d'une association de malfaiteurs
Au total : 23 victimes identifiées
Mais combien d'autres victimes inconnues ?
Combien de voyageurs disparus dont les corps n'ont jamais été retrouvés ?
Combien de cadavres jetés dans l'Ardèche, emportés par les flots, engloutis à jamais ?
Le chirurgien Grévin, lors de l'autopsie de Duffaux, note que le cadavre présentait "des phénomènes qu'on observe sur ceux qui ont été noyés".
Combien d'autres corps l'Ardèche a-t-elle charriés, avant de rendre celui de Duffaux ?
Nous ne le saurons jamais.
La justice rendue
Après 15 ans d'impunité, la justice a fini par rattraper l'Enfer.
- Louis Brun dit l'Enfer : guillotiné en 1826
- Jean Volle dit Vinson : bagne à perpétuité
- Jean Vergne dit Mézillac : bagne à perpétuité
- Autres complices : peines diverses ou acquittements
La terreur a pris fin.
Les routes de l'Ardèche sont redevenues sûres.
Les voyageurs peuvent à nouveau cheminer sans crainte.
Les victimes n'ont pas été oubliées
Laurent Suchon (mort en 1815) - Son corps fut retrouvé deux jours après sa disparition au pied du précipice de Labrot. Son nom est inscrit dans les archives judiciaires. Son assassin a payé.
Jean-Valentin Duffaux (mort le 15 octobre 1824) - Son corps a été retrouvé le 27 octobre 1824, défiguré, mutilé. Il a pu avoir des funérailles. Sa veuve a pu faire son deuil. Son assassin a payé.
Les dizaines de victimes de vols et d'agressions - Elles ont témoigné, elles ont été entendues, elles ont obtenu justice. Brun a été condamné. Leurs souffrances ont été reconnues.
Les victimes inconnues - Elles reposent quelque part, dans les gorges, dans les précipices, dans l'Ardèche. Leurs noms sont perdus. Mais elles n'ont pas souffert en vain. Leur assassin a été châtié.
Les descendants innocents
Aujourd'hui encore, des descendants de Louis Brun dit l'Enfer vivent en France, probablement dans le Tarn-et-Garonne.
Ils portent le nom de Brun. Ils ne sont pour rien dans les crimes de leur ancêtre.
Ils sont innocents.
Mais ils portent ce lourd héritage.
S'ils lisent cette histoire, qu'ils sachent :
On ne choisit pas ses ancêtres. On n'est pas responsable de leurs crimes. Chacun forge son propre destin.
Louis Brun dit l'Enfer était un criminel. Mais ses descendants ne le sont pas.
Le sang ne détermine pas tout. Chacun est libre de choisir sa voie.
Le souvenir
Presque deux siècles après les faits, l'histoire de Louis Brun dit l'Enfer nous parle encore.
Elle nous rappelle :
- Que le mal existe
- Que la terreur peut régner, même dans nos campagnes paisibles
- Que l'impunité encourage le crime
- Que la justice, même tardive, finit par triompher
- Que les victimes méritent d'être entendues
- Que la mémoire doit être préservée
Les montagnes de l'Ardèche ont révélé le corps de Laurent Suchon, retrouvé au pied du précipice de Labrot.
L'Ardèche a rendu le corps de Jean-Valentin Duffaux, mais combien d'autres victimes inconnues reposent-elles dans ses eaux ?
Cette histoire, reconstituée à partir des archives judiciaires de 1824-1826, témoigne d'une époque où la justice des hommes a fini par rattraper même ceux qui se croyaient au-dessus des lois.
L'Enfer fut vaincu.
Mais son histoire demeure, rappel éternel que nulle terreur ne peut durer éternellement, et que la justice, même tardive, finit toujours par triompher.
FIN DE L'HISTOIRE
SOURCES ET DOCUMENTS
Cette histoire a été reconstituée entièrement à partir des documents d'archives authentiques :
Documents judiciaires officiels :
- Acte de baptême de Louis Brun (21 mars 1779)
- Procès-verbal d'arrestation (3 novembre 1824)
- Interrogatoires de Louis Brun dit l'Enfer (9 novembre 1824, 17 novembre 1824, 28 juillet 1825, 17 novembre 1825)
- Interrogatoires des autres prévenus (novembre 1824 - avril 1825)
- Cahiers d'information (décembre 1824 - juin 1825) - 12 parties contenant des dizaines de témoignages
- Procès-verbal de découverte du cadavre de Jean Valentin Duffaux (27-28 octobre 1824) avec rapport médical du chirurgien Grévin
- Ordonnance de la Chambre du Conseil portant renvoi devant la Cour d'assises (1er septembre 1825)
- Procès-verbal du procès aux Assises de Nîmes (17-22 mai 1826)
- Réquisitoire du Procureur du Roi (30 août 1825)
Documents généalogiques :
- Recherches généalogiques sur la famille Brun (ascendance et descendance)
- Informations sur Marguerite Chastagner, épouse de Louis Brun (avec la découverte du mensonge sur son âge)
- Informations sur Jean Louis Brun, fils de l'Enfer, et sa descendance algérienne
Autres sources :
- Histoire trouvée sur internet sans source (mentionnant la cassation du premier jugement et l'exécution le 27 juillet 1826 - non confirmée par les documents officiels)
REMERCIEMENTS
Cette histoire n'aurait jamais pu être reconstituée avec autant de précision sans le travail remarquable de deux personnes exceptionnelles du Discord "Le Cendre de la Généalogie" :
Un immense merci à candicef2, qui a accompli un travail titanesque en scannant près de 1000 pages de documents d'archives concernant cette affaire et en les classant méticuleusement dans des dossiers. Sans cette documentation exhaustive, jamais nous n'aurions pu accéder à tous ces détails précis : les interrogatoires, les témoignages, les procès-verbaux, les signalements... C'est grâce à ce travail colossal de numérisation et d'organisation que l'histoire de Louis Brun dit l'Enfer a pu être racontée dans toute sa complexité.
Un grand merci également à Angelina Jolie (pseudo du même Discord), qui m'a apporté de nombreuses informations complémentaires sur cette affaire, enrichissant considérablement ma compréhension des événements et des contextes.
Leur passion pour la généalogie et l'histoire locale, leur générosité dans le partage de ces documents, et leur travail minutieux ont permis de faire revivre cette page sombre de l'histoire ardéchoise. Qu'ils en soient ici chaleureusement remerciés.
NOTE FINALE
Aucun élément de cette histoire n'a été inventé.
Tout ce qui est raconté ici est tiré des documents d'archives authentiques.
Les dialogues rapportés sont ceux consignés dans les procès-verbaux d'interrogatoires et de dépositions.
Les descriptions physiques proviennent des signalements officiels.
Les faits sont ceux établis par l'instruction judiciaire.
Cette histoire est vraie.
Elle s'est réellement passée, dans les montagnes de l'Ardèche, entre 1779 et 1826.
Louis Brun dit l'Enfer a réellement existé.
Il a réellement commis ces crimes.
Il a réellement été guillotiné.
Et ses descendants vivent aujourd'hui encore, quelque part en France, portant le poids de ce terrible héritage.
Fin de la narration complète de l'histoire de Louis Brun dit l'Enfer, de son ascendance à ses derniers descendants.
Histoire rédigée entièrement à partir de documents authentiques, sans aucune invention, racontant tous les détails tels qu'ils se sont réellement passés.
Que la mémoire des victimes soit honorée.
Que l'histoire ne soit pas oubliée.
Écrit en 2025, d'après les archives de 1779-1826
À la mémoire de Laurent Suchon et Jean-Valentin Duffaux, assassinés par Louis Brun dit l'Enfer
Et de toutes les victimes inconnues dont les noms sont perdus à jamais
REQUIESCANT IN PACE
Une note personnelle de l'auteur Mon ordinateur, devenu très vieux, rend progressivement l'âme et ne me permet plus de réaliser des recherches dans des conditions convenables. Afin de pouvoir continuer à vous offrir de nouvelles histoires sur notre magnifique département de l'Ardèche et développer de nouveaux outils généalogiques gratuits, je me suis permis d'ouvrir une cagnotte en ligne pour l'acquisition d'un nouvel équipement. Je précise que cette démarche intervient dans un contexte difficile : étant en arrêt de travail depuis plusieurs mois, je n'ai malheureusement pas les moyens financiers de renouveler mon matériel par mes propres ressources. Je tiens à rappeler que ce travail de recherche et de création n'est pas motivé par l'argent, mais par la passion de transmettre notre histoire locale et de la rendre accessible à tous gratuitement. Je vous remercie chaleureusement pour votre soutien et votre fidélité. → Lien vers la cagnotte
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